Luciano Berio :
Les particularités propre à la voix.
Les rapports entre la musique vocale et instrumentale ont souvent varié dans le temps. Il y a eu des époques où les instruments étaient vocalisés, c’est-à-dire conditionnés par la voix qui était alors un modèle : la renaissance, le premier baroque ; mais il faut noter que cela a été vrai aussi pour le jazz… Et il y a eu des époques où, au contraire, la voix était instrumentalisée : la grande période baroque, et Bach est très typique à cet égard, mais aussi Webern par exemple, car dans sa musique il y a une grande homogénéité de traitement des instruments et de la voix. Plus près de nous la musique électro-acoustique a introduit la possibilité de composer les sons eux-mêmes : les phénomènes structurels sont donc devenus d’une grande importance, d’une grande richesse, et ont fait apparaître des parentés entre les possibilités du son et les possibilités d’articulation de la voix.
Différence fondamentale entre la voix et l’instrument.
La voix doit se différencier de l’instrument ; car on ne peut pas donner à la voix des limites précises, comme pour un piano ou un violon ; on ne peut pas la réduire à des fonctions discrètes. C’est un énorme édifice, habité de façon différente à chaque fois.
Dégager de nouvelles possibilités d’organisation sonore, par analogie avec le langage parlé.
Dans le langage parlé, la signification résulte du rapport entre deux niveaux d’organisation qui pourraient être, en simplifiant à l’extrême, le vocabulaire et la syntaxe. Pour la musique, il y a lieu de penser que ces deux niveaux existent, mais leur définition n’est pas faite encore de façon satisfaisante : c’est présentement le grand problème des linguistes qui n’ont pas, à l’heure actuelle, mis à jour l’aspect morphologique profond tant du langage parlé, que du langage sonore.
La voix : superposition relevant du texte lui-même, donc du langage parlé avec le langage sonore.
L’intérêt de la voix dans la musique, c’est qu’on peut aller au-delà de la signification du mot par la structure musicale. Cette dernière est un moyen de transférer les significations, de les filtrer, et même d’en découvrir de nouvelles. Par métaphore, il devient possible de développer des significations qui sont « autour » du mot. C’est déjà vrai chez Monteverdi, Schubert et beaucoup d’autres ; il se crée une hiérarchie des significations avec, simultanément, une perception directe portée par le texte et des perceptions de sous-entendus, portés par la structure musicale. La signification de la musique vocale est donc très différente de celle du simple texte car elle développe de telles significations virtuelles.
Dans la musique de Berio.
La recherche ne peut être que permanente. Circles – composé à partir des poèmes de Cummings – repose sur une analyse du texte des poèmes. J’ai cherché à développer des relations importantes au niveau, soit de la signification du texte, soit du son, entre la structure sonore et celle du poème. Mais lorsque l’on compose avec des mots il faut savoir quoi détruire, et par quoi remplacer. J’ai tenté de trouver autre chose : une sorte de développement musical qui transforme le matériau de base. Dans Circles j’utilise trois poèmes, et les deux premiers réapparaissent à la fin, ce qui donne un ordre 1, 2, 3, 2, 1. Il y a donc une sorte de symétrie du texte, mais à la répétition je procède à un échange du matériau musical associé au début au premier, et inversement. C’est une sorte d’échange de niveaux morphologiques. Mais l’ensemble de l’œuvre reste conditionné par la voix.