Gyürgy Ligeti a composé entre 1963 et 1965 un Requiem qui a fait date, non seulement parce qu'il se présentait comme un acte avant-gardiste mais qu'il marquait en même temps un retour à la polyphonie vocale des maîtres anciens loués par Nietszche. Le texte lui-même (Introïtus, Kyrie, De die judicii sequentia, Lacrimosa) est si chargé de tradition que la musique ne pouvait, dès lors, qu'être absolument neuve, donnant à entendre des nappes statiques qui progressent par couches chromatiques du grave à l'aigu, le tissu polyphonique s'animant ensuite en une double fugue dans le Kyrie pour atteindre, dans le Dies irae, une véhémence contrastée, avant de tomber, dans le Lacrimosa, devant une sorte de béance où seuls demeurent les deux solistes et un orchestre réduit (le Sinfonie-Orchester des Hessischer Rundfunk Frankfurt, dirigé par Michael Gielen). Sur le même disque, dirigé par Bruno Maderna à la tête de l'Ensemble de Chambre international de Darmstadt, en 1966, Aventures (1962) et Nouvelles aventures (1962-1965) pour trois chanteurs et sept instruments : Ligeti invente une langue artificielle, notée en écriture phonétique, dans le but de mettre en rapport des éléments de comportements affectifs : « texte » qui n'est pas plus accompagné par la musique que celle-ci ne leur donne une dimension psychologique immédiate et traditionnelle : c'est la parole et l'individu qui sont mis en question, en une sorte d'opéra de chambre dont les personnages seraient aussi absents que le lieu où ils se produisent.
Richard Millet