Voir également the Canticle of the Sun PeterWispelwey

Au début des années 60, quand Sofia Gubaidulina achève une formation musicale qui a duré 14 ans, puisqu'elle a pris ses premières leçons de piano à 5 ans, le monde musical soviétique se reconnaît trois tendances : la traditionaliste agréée par l'Union ( avec Khatchatourian, Nikolaïev, Kabalevski...), l'"avant-garde", contemporaine de Schnittke, où s'affirment dans son sillage Denisov, Kantcheli, Pärt ou Gubaidulina tandis qu'entre les deux, certains compositeurs essaient de concilier tradition et modernisme (Chédrine, Pétrov...). Les plus novateurs, dont se méfie le régime, tentent de renouveler le langage en initiant la musique au dodécaphonisme et aux techniques sérielles, sans y perdre toutefois leur individualité. Ce sont, pour la plupart des "émigrés" à Moscou, dont la politique culturelle officielle a plutôt paralysé la créativité. Ainsi, Edison Denisov arrive de Sibérie, Giya Kantcheli de Géorgie, Arvo Pärt d'Estonie, Valentin Silvestrov d'Ukraine et Sofia Gubaidulina de la République tatare !
Sofia Gubaidulina ne sera d'ailleurs reconnue que tardivement en Union Soviétique, bien qu'elle ait obtenu en 1975 le premier prix du Concours international de composition de Rome pour Stufen, pièce pour orchestre. C'est à 53 ans seulement que, grâce à Gidon Kremer, elle obtient un visa pour Lockenhaus, dans les années quatre-vingt , et partant, perce l'anonymat ! Elle s'était pourtant installée comme compositrice indépendante en 1963, après l'obtention du premier prix au Concours Pansoviétique de Composition. En 1970, ses premières oeuvres (dont Nuit à Memphis en 1968, pour choeur d'hommes et orchestre sur des textes de pierres tombales de l'ancienne Egypte, traduits par la poétesse Anna Akhmatova et Rubayat en 1969, pour baryton et orchestre de chambre, sur des textes d'anciens poètes persans) n'ont jamais été jouées ni éditées. Si elle subsiste difficilement, elle explore avec ténacité des domaines nouveaux, tels que la musique électronique au studio ANS du Musée Scriabine où elle crée d'ailleurs Vivente-non vivente, première oeuvre qui marque le début d'une recherche sur la confrontation des contraires. Notons, entre autres Lumière et obscurité (pour orgue, 1976), Jardin de joie et de tristesse (pour flûte, harpe et alto, 1980), Des voix... se taire (symphonie en 12 mouvements, 1986)... Elle compose très lentement, avec soin, élabore, relit, retravaille, conceptualise avec rigueur et passion une musique de dimension mystique qui recherche, au-delà du son, la beauté, l'harmonie, la réconciliation cosmique des différences. Les échelons de la sonorité l'intriguent (le terme échelons étant d'ailleurs une traduction possible de sa pièce Stufen, 1972), et elle dévoue une concentration intense à leur puissance évocatrice de sens. C'est ainsi qu'en 1974 elle écrit L'Heure de l'âme, sur un poème de Marina Tsvetaeva, interdite de publication depuis 40 ans, inspiratrice de Shostakovich également. Elle remanie cette pièce en 1988 pour un orchestre complet avec différents groupes d'instruments de percussion, tous joués par le même musicien. Le mysticisme est chez Gubaidulina recherche et engagement. Offertorium, concerto pour violon qu'elle écrit en 1981 pour Gidon Kremer, le confirme pleinement.
Indifférente aux contingences matérielles, elle ne l'est pas aux rencontres qui, dès la fin des années 70, l'entraînent dans une activité débordante. Citons celle qui lui fait croiser le violoncelliste Vladimir Toncha et le joueur de bayan (sorte d'accordéon) Friedrich Lips, pour lesquels elle écrira les Sept Paroles du Christ en 1982.
Il faut cependant comprendre sans ambiguïté ce que signifient religion et mysticisme chez cette femme étonnante dont le grand-père tatare fut "mullah", c'est-à-dire docteur de la loi coranique et refusa sur la fin de sa vie le titre de "mufti", chef spirituel de tous les musulmans de Russie. Pourtant les parents de Sofia Gubaidulina lui donnèrent, semble-t-il, une éducation athée.
Le mieux est donc de lui laisser les mots de la fin, à elle qui exprime si bien son propre itinéraire :
"Je suis une personne religieuse, russe orthodoxe, et je considère la 'religion' au sens littéral du mot comme ce qui 're-lie', ce qui rétablit le 'legato de la vie'. La musique n'a pas de mission plus sérieuse que celle-ci." (citée par Hermann Conen, in livret du CD ECM 461897-2 présenté ci-dessus)
"Toute activité artistique est une manifestation de la vie mystérieuse de l'âme dans notre existence quotidienne. Tout artiste doué a reçu ce don d'avoir un lien avec les sources mystiques. L'expérience mystique pénètre toute la personne, toute la vie, comme le sang parcourt tout l'organisme." ( citée par Frans C. Lemaire dans son ouvrage La musique du XXème siècle en Russie, Fayard,1994, p360)
Sources de cet article :
- La musique du XXème siècle en Russie et dans les anciennes Républiques soviétiques, Frans C. Lemaire, Fayard, Coll. Les Chemins de la Musique,1994. ISBN 2-213-03187-8.
- Sofia Gubaidulina, Hermann Conen, livret du CD ECM 461897-2 présenté ci-dessus.
- 1953-1983, Trente ans de Musique Soviétique, Jacques Di Vanni, Actes Sud, 1987. ISBN 2-86869-157-9.
(Dossier réalisé par Isabelle Françaix)